Abstract
Cette thèse s’intéresse à l’intégration du développement durable dans l’entreprise et plus particulièrement aux conflits d’intérêts qui émergent au cours de ce processus ainsi qu’à leurs formes de dépassement. Dans un premier temps, nous clarifions la notion de développement durable, entendue comme : « un développement qui répond aux besoins du présent, sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». Nous montrons dans quel contexte sociopolitique particulier elle a émergé, puis examinons son contenu, les questions inédites qu’elle soulève et les problématiques auxquelles elle doit faire face. Nous découvrons alors une notion fort complexe qui, sous une apparence très consensuelle, renferme des interprétations rivales au service d’intérêts conflictuels. Dans l’entreprise, la notion de développement durable nous renvoie à une vaste littérature sur la responsabilité sociétale de l’entreprise. Cette littérature postule que la légitimité de l’entreprise ne provient plus seulement de ses activités économiques, fussent-elles conduites légalement, mais tient aujourd’hui à sa capacité à prendre en considération les retombées sociales et environnementales de ses activités. Sur le plan managérial, cette littérature s’appuie sur l’approche par les parties prenantes. Cette dernière désigne nommément les individus ou les groupes d’individus qui affectent ou sont affectés par les activités de l’entreprise, et décrit la nature des intérêts en jeu. En concevant ainsi l’entreprise comme le lieu de convergence d’intérêts multiples et parfois contradictoires, cette approche met au jour les conflits d’intérêts qui peuvent survenir. En revanche, elle apporte peu d’éclairage sur les modes de résolution de ces conflits. Notre problématique de recherche vise donc à décrire et à comprendre comment ces conflits apparaissent, comment ils sont abordés et traités par les acteurs. Pour appréhender cet objet de recherche, nous mobilisons la théorie conventionnaliste des économies de la grandeur qui s’intéresse à la manière dont les hommes justifient leurs décisions et leurs actes. Ses auteurs nous offrent une grille de lecture comportant six grands registres de justification appelés « cités ». Ainsi, la cité de l’inspiration s’en remet au génie créatif et au primat de l’intuition. La cité domestique donne la prééminence à la tradition et à la hiérarchie. Dans la cité de l’opinion, ce sont le succès et la notoriété qui sont les critères de référence. Dans la cité civique, seuls comptent le collectif et la volonté générale. Dans la cité marchande, la référence est la richesse et dans la cité industrielle, c’est l’efficacité. Ces six types de justification permettent d’analyser les conflits et la manière dont ils sont traités. Nous avons choisi comme terrain l’enseigne de jardineries Botanic, qui compte une soixantaine de points de vente en France et en Italie et 2 000 salariés. Au sein de cette entreprise, nous avons mené, pendant quatre ans, une recherche action qui nous a placée dans les coulisses de la formulation et de la mise en oeuvre d’une stratégie de développement durable. L’accès direct aux discussions stratégiques fait l’originalité de cette recherche sur un sujet où les discours convenus sont habituellement la règle. A l’issue de ce travail théorique et empirique, nous proposons une modélisation du processus d’intégration dans l’entreprise d’une stratégie de développement durable, de sa formulation à sa mise en oeuvre. Nous soulignons que les « compromis circulants », qui sont des formes de prêt à penser consensuels, ne résistent pas au surgissement d’« objets encombrants », qui jalonnent la mise en oeuvre. Ces objets sont indésirables selon les principes du développement durable, mais deviennent souhaitables à la lumière d’autres critères. Par exemple, si le déréférencement d’un pesticide s’impose à l’aune des exigences environnementales, son maintien dans les rayons se justifie lorsque l’on invoque les cités industrielle et marchande. Dès lors, des « compromis ici et maintenant » doivent être construits et se mettre en place, souvent par étape, afin de préserver les grands équilibres de l’entreprise. Nous montrons la pertinence des économies de la grandeur pour aborder ce rocessus. Nous plaidons toutefois pour une septième cité : la « cité écologique », sans laquelle le volet environnemental du développement durable est mal pris en charge. Dans cette cité, les choix se font au nom de la biodiversité et du respect des grands équilibres biogéochimiques de la planète. Enfin, le dernier apport concerne l’approche par les parties prenantes que nous proposons - à la suite d’autres auteurs - de renouveler. En effet, dans sa version classique, elle est de peu d’intérêt pour appréhender les situations inédites auxquelles font face les entreprises pionnières. Dans ces situations, les parties prenantes n’existent pas a priori, elles émergent chemin faisant et participent à construire et instruire les questions de développement durable., Sustainable development submitted to the worlds of the firm : the case of Botanic. This thesis is interested in the conflicts of interests which appear during the process of integration of a strategy of sustainable development in the company and in their forms of resolution. We show that the very consensual notion of sustainable development reveals conflicts as soon as it is the object of interpretations for implementation. We present the contributions and the limits of the literature on the corporate social responsibility and its managerial approach : the stakeholder theory. This theory brings to light the conflicts of interests but it leaves unresolved the question of their resolution. To study this question, we mobilize the work of Boltanski et Thevenot and apply it to the understanding of the process of formulation and implementation of the strategy of sustainable development of Botanic (garden centres). At the conclusion of this theoretical and empirical work, we propose a modelling of the process of integration of an authentic strategy of sustainable development which considers the conflicts of interests and their resolution forms. We complete the stakeholders approach in a socioconstructionniste perspective. Finally we plead for a seventh city, an ecological one, which seems useful to grasp the environmental aspects of sustainable développement.