Abstract
En France, les juges consulaires – des chefs d’entreprises élus par leurs pairs – occupent une position centrale dans le traitement des défaillances d’entreprises. À partir d’une enquête ethnographique et statistique, cet article montre que la justice consulaire est structurée par une élite interne, sélectionnée par cooptation et pour sa compétence financière, qui hiérarchise les procédures : les liquidations, massives et routinières, concernant surtout un entrepreneuriat populaire disqualifié sont assimilées au « sale boulot », tandis que les redressements judiciaires, minoritaires, sont investis comme le « vrai travail » qui donne sens à l’engagement consulaire. En audience, les juges évaluent les entrepreneurs sur leurs comptes, mais aussi sur leur attitude et leur sincérité, distinguant les « bons dirigeants » des « mauvais faillis ». L’article contribue à mettre en lumière une forme de rationalisation normative de l’action judiciaire. Il enrichit ainsi les Legal Consciousness Studies en montrant que la pluralité des rapports au droit ne concerne pas seulement les justiciables, mais également les juges eux-mêmes.